De manière générale, je suis de plus en plus frappé par l'importance que prend la critique ("traditionnelle"), sans parler des rumeurs, qui précèdent les films et classent ceux-ci dans une des boîtes que les journalistes ont patiemment conçues et pour lesquelles ils disposent d'un jeu de cadavres exquis correspondant leur permettant de composer sans trop d'efforts de merveilleux articles avec un nombre aussi limité de qualificatifs qu'ils admettent de synonymes. Cependant, ne jettons pas la pierre aux journalistes, puisque ceux-ci facilitent beaucoup la tâche aux spectateurs qui peuvent sans hésiter aller voir les films qui correspondent à "leurs" critères et cela sans risquer de tomber sur un film qui les heurterait un tant soit peu, où pire qui les ferait penser.
Mais voilà, Cronenberg, ce petit farceur, vient mettre son grain de sable dans la machinerie bien huilée des rapports critique-public-distributeurs-etc. Jouant le rôle de la mouche dans Brazil, voilà qu'il colle à Rosetta, ce film quelconque pour lequel les journalistes avaient déjà imprimés leurs étiquettes et rédigés leurs articles, une mauvaise étiquette: "Palme d'Or". Consternation. Les journalistes vont devoir trouver quelque chose pour ne pas traumatiser leurs spectateurs. En plus, les réalisateurs ne trouvent rien de mieux que de leurs brûler leurs dernières cartouches ("Ce n'est pas un film social"). Heureusement, les journalistes ne restent pas longtemps sans réaction, ils s'en sortent comme toujours: voilà le "film-événement-de-la-décennie-qu'on-attendait-plus" (ouf, ça va nous donner un peu de temps pour retomber sur nos pattes). Et puis l'idée de génie: "Nous sommes tous des Rosetta". Si le film ne rentre pas dans la boîte, faisons-y rentrer le public. Mieux, c'est le public qui va "choisir" "sa" boîte (c'est interactif!, c'est comme dans "les romans dont VOUS êtes le héros"). Mais voilà, quand le spectateur vient s'assoir dans sa petite boîte comfortable qu'il avait reçue à l'entrée avec son sachet de popcorn et dont il avait lui-même choisi la couleur (parmi les dizaines disponibles, on peut même les collectionner!), il se retrouve devant "quelque chose" (n'appelons pas ça un film) qui les mets dans le même état qu'un végétarien qui serait entré par mégarde dans une boucherie. Evidemment, Cronenberg a eu beau s'amuser à mélanger les cartes, il ne disposait pas du pouvoir de changer les règles du jeu. Il ne suffit donc pas de sélectionner des films-météores venu de nulle part, il faut aussi pouvoir "éduquer" le public (ou plutôt le dés-éduquer, c'est-à-dire remplacer un public "discipliné" par des spectateurs qui peuvent "se gouverner eux-mêmes" à la suite de ce que proposait Michel Foucault).
Si Rosetta n'accroche pas le public, c'est qu'il est justement construit pour le rejeter. En effet, le film ne propose pas d'identification traditionnelle. Celle-ci supposerait un minimum de distanciation possible avec l'héroïne, ce que les réalisateurs ont évité au maximum. L'immoralité de l'héroïne contribuant au phénomène. Il y a pourtant une identification qui peut se mettre en place, mais d'un type différent de celui d'une identification à un personnage. C'est une identification à la quête en quelque sorte, pas en tant que recherche abstraite mais en tant que quête existentielle qui met l'identité de la personne en jeu. D'où la réaction « Moi, je me sens un peu comme Rosetta, j'ai peur de tomber dans le trou. ». Ce n'est pas une identification à Rosetta mais à sa peur du vide, à sa volonté de trouver une identité. C'est d'une certaine manière le même mécanisme qui est à l'oeuvre dans l'identification des membres d'une foule (les psychanalystes dans la salle auront reconnu l'identification hystérique freudienne ou peut-être même ses dérives lacaniennes) qui ne serait pas cependant pas sous la guidance d'un meneur mais plutôt soumise à la panique. La répétition de scènes (le mal de ventre, la traversée des bois) ajoute au sentiment de malaise en définissant l'identité de Rosetta par la négative: la nausée, la fuite, la chute, autant de déterminations existentielles. Bien sûr ce n'est pas le premier film qui joue sur ce type d'identification, mais c'est peut-être le premier où celle-ci n'est pas contrebalancée et donc masquée (car assimilée) par une identification au(x) personnage(s). Rosetta présentant une identité en pur devenir, les spectateurs ont beau essayer de la rattraper, ils ne peuvent que s'identifier à sa course. Voilà pourquoi l'identification traditionnelle ne peut se faire qu'en dehors du film, soit avant par la critique, soit après par le discours que les spectateurs portent a posteriori sur le film quand ils ont pris distance.
Si Rosetta met particulièrement en crise la critique et le public révélant par là leurs possibles dysfonctionnements, il n'est cependant que le révélateur d'un processus général dont tous les films souffrent actuellement.