Dans une des notes de travail pour son livre inachevé « Le visible et l’invisible » [1] , Merleau-Ponty décrit assez succinctement le processus énigmatique selon lequel il y a « sédimentation » du sens (« Gestaltung » [2] dont le « mouvement rétrograde du vrai » [3] , ou « Rückgestaltung », fait partie). L’insuffisance de notre conception habituelle de la temporalité pour la description de ce processus se manifeste dans la langue même de Merleau-Ponty lorsqu’il précise qu’« il y a germination de ce qui va avoir été compris ». Par cette phrase, il nous met en garde contre la réduction de ce processus par une explication causaliste. Nous allons néanmoins tenter d’en montrer la pertinence pour la compréhension de la conception jungienne du symbole.
Chaque perception ouvre une dimension nouvelle du sens, « un champ de Gestaltungen ». Cette dimension est « l’Etre vertical ou sauvage », orthogonale à la dimension temporelle linéaire et causale. Elle est pourtant ce dynamisme primordial qui permet l’émergence du sens dans la conscience par une « reconnaissance d’après une prévision schématique ». C’est elle qui compose ce que l’on appelle l’inconscient :
« Qu’est-ce que l’inconscient ? Ce qui fonctionne comme pivot, existential, et en ce sens, est et n’est pas perçu. Car on ne perçoit que figures sur niveaux - Et on ne les perçoit que par rapport au niveau, qui est donc imperçu. » [4]
Dans une autre note, Merleau-Ponty précise la notion d’existential :
« En réalité, ce qui est à comprendre, c’est, par-delà les « personnes », les existentiaux selon lesquels nous les comprenons, et qui sont le sens sédimenté de toutes nos expériences volontaires et involontaires. Cet inconscient à chercher, non pas au fond de nous, derrière le dos de notre « conscience », mais devant nous, comme articulation de notre champ. Il est « inconscient » parce qu’il n’est pas objet, mais il est ce par quoi des objets sont possibles, c’est la constellation où se lit notre avenir […].
Ces existentiaux, ce sont eux qui font le sens (substituable) de ce que nous disons et de ce que nous entendons. Ils sont l’armarture de ce « monde invisible » qui, avec la parole, commence d’imprégner toutes les choses que nous voyons […]. » [5]
En résumé, les existentiaux (ou Gestaltungen) sont les schèmes, c’est-à-dire « le sens sédimenté de toutes nos expériences », selon lesquels nous pouvons percevoir et comprendre le monde. Ces existentiaux composent le fond [6] , c’est-à-dire la configuration des existentiaux par laquelle nos expériences peuvent être intégrées. En retour, certaines expériences peuvent modifier le fond [7] . On parlera alors d’événement. Les existentiaux sont formés selon le processus de sédimentation du sens à partir de la dimension dynamique de la perception, c’est-à-dire la forme [8] . La conscience est la stabilisation (provisoire, c’est-à-dire métastabilisation [9] ) de la perception en représentation par l’inscription de la forme dans l’espace et le temps que le fond construit. Il y a alors stabilisation de la relation forme-fond en relations figure-niveau et sujet-objet. Il n’y a pas de relation d’antériorité ontologique ou temporelle entre les existentiaux et le processus de sédimentation mais réciprocité, c’est-à-dire qu’ils forment un champ [10] (le chiasme, l’entrelacs). Les existentiaux sont la condition de possibilité des sujets et des objets, de l’espace et du temps, mais pas la condition à priori, d’où ils diffèrent des schèmes transcendentaux kantiens :
« Merleau-Ponty décrit la visée perceptive du monde comme un continuum où les propriétés objectives des choses et les représentations vécues du sujet se nouent ensemble de manière inextricable, en une sorte de chiasme d’introjection et de projection, sans que nous puissions établir de frontière tranchante entre l’intérieur et l’extérieur. C’est pourquoi nos images peuvent déjà être chargées de spatialité, d’orientation et de signification avant même d’être exposées à la réalité objective. » [11]
Cette analyse de la perception et de l’inconscient dans la pensée tardive de Merleau-Ponty nous permet de mettre en évidence que l’inconscient jungien présente la même répartition entre un processus de genèse du sens et des structures de l’expérience. En effet, tout comme nous venons de le voir pour Merleau-Ponty, Jung comprend l’inconscient comme la coopération de deux éléments fondamentaux et indissociables, le processus d’individuation et les archétypes. Tout comme en mécanique quantique les phénomènes doivent être décrits à la fois en termes d’ondes et de corpuscule, on peut penser que ces deux concepts jungiens sont en fait deux descriptions complémentaires de la même entité fondamentale. La nécessité de la complémentarité [12] provient certainement de l’insuffisance de la description causaliste, d’où l’obligation de séparer genèse et structure. Jung essaiera d’ailleurs de résoudre ce problème en introduisant la notion de synchronicité, c’est-à-dire un principe acausal de formation du sens. En cela, il rejoint dans leurs prémisses épistémologiques les recherches les plus avancées en physique (l’espace-temps impliqué de David Bohm) et en mathématiques (la théorie des catastrophes de René Thom) :
« Il s’agit bel et bien d’un déterminisme « autre », mieux, d’une nécessité absolue - c’est-à-dire limite - acausale, elle-même « cause première » (mais ce terme qui attend un « effet » ne convient plus) éternelle, inépuisable - et infiniment pluriel réservoir de « sens » d’où naît l’information tant de la matière que de l’âme. » [13]
[1] « Perception - inconscient - on - mvt rétrograde du vrai - sédimentation (dont le mvt rétrograde du vrai fait partie) », note de travail du 2 mai 1959, in Merleau-Ponty 1964: 242-244.
[2] Merleau-Ponty emprunte probablement ce terme à Paul Klee qui « désigne par le terme Gestaltung cette articulation supérieure des éléments qui président à la naissance d’une œuvre. Ce terme désigne tout à la fois la forme et l’acte qui la produit, sa genèse dont on ne peut pas la couper et son devenir qui lui reste immanent, constituant par là la temporalité de l’œuvre à laquelle la perception devra s’accorder. L’utilisation de ce terme a une double connotation : technique et esthétique. Le « faire » y est toujours pris dans sa relation aux « commencement » qui se situe du côté de l’origine. » (Naubert-Riser 1978: ???).
[3] Par cette expression, Merleau-Ponty fait référence à Bergson (cf. l’introduction de La pensée et le mouvant, Bergson 19??).
[4] Merleau-Ponty 1964: 243. Les termes de figure et de niveau proviennent de la relation figure-fond de la psychologie de la Forme (cf. Guillaume 1979) sans pourtant se confondre avec celle-ci, Merleau-Ponty ayant montré les limites de cette position théorique.
[5] Note de travail de février 1959, in Merleau-Ponty 1964: 233-234.
[6] Le fond est constitué de « schèmes élémentaires en quelque façon liquéfiés » (Simondon 1989: 57).
[7] Simondon parle à ce propos de l’opération de transduction « par laquelle une activité se propage de proche en proche à l’intérieur d’un domaine, en fondant cette propagation sur une structuration du domaine opérée de place en place : chaque région de structure constituée sert à la région suivante de principe et de modèle, d’amorce de constitution, si bien qu’une modification s’étend ainsi progressivement en même temps que cette opération structurante. » (Simondon 1989: 24).
[8] La notion de forme est élargie par rapport à celle de la psychologie de la Forme en cela qu’elle établit une liaison significative entre le conscient et l’inconscient.
[9] « les problèmes posés par la Théorie de la Forme ne peuvent pas être résolus au moyen de la notion d’équilibre stable, mais seulement au moyen de celle d’équilibre métastable; la Bonne Forme n’est plus alors la forme simple, la forme géométrique prégnante, mais la forme significative […] » (Simondon 1989: 29).
[10] La notion de champ « établit une réciprocité de statuts ontologiques et de modalités opératoires entre le tout et l’élément. » (Simondon 1989: 44). Elle est un emprunt de la part des sciences humaines (Théorie de la Forme) aux sciences exactes (Physique moderne).
[11] Wunenburger 1991: 29.
[12] Au sens de Niels Bohr.
[13] Gilbert Durand, « Jung, la psyché et la cité » in Cazenave 1984: 462.