Le premier ensemble de pratiques (réseaux) crée, par "traduction", des mélanges entre genres d'êtres entièrement nouveaux, hybrides de nature et de culture.
Le second (critique) crée, par "purification", deux zones ontologiques entièrement distinctes, celle des humains d'une part, celles des non-humains de l'autre.
La critique tente de réduire l'étude des réseaux en trois domaines distincts:
Le terme représentation va prendre deux sens différents:
La nature n'est pas notre construction: elle est transcendante.Second paradoxe (scientifique):
La société est notre construction: elle est immanente à notre action.
La nature est notre construction au laboratoire: elle est immanente.Constitution:
La société n'est pas notre construction: elle est transcendante.
La force des modernes vient de l'unité cachée, de la multiplicité apparente, des six ressources de la critique:
Ce que les prémodernes se sont toujours interdit, les modernes peuvent se le permettre puisque jamais l'ordre social ne se trouve correspondre, terme à terme, avec l'ordre naturel (dualisme).
Le postmoderne vit sous la Constitution moderne mais il ne croit plus aux garanties qu'elle offre. Il sent que quelque chose cloche dans la critique, mais il ne sait pas faire autre chose que prolonger la critique sans croire pour autant à ses fondements (voir Lyotard).
Le non-moderne est celui qui considère à la fois la Constitution des modernes et les peuplements d'hybrides qu'elle dénie.
Les philosophies du tournant sémiotique ont pour objet de faire du discours un médiateur indépendant de la nature aussi bien que de la société: autonomisation de la sphère du sens.
La condition postmoderne vient d'avoir voulu juxtaposer sans les lier ces trois grands répertoires de la critique: la nature, la société et le discours.
Le progrès modernisateur n'est pensable qu'à condition que tous les éléments qui sont contemporains selon le calendrier appartiennent au même temps. Ces éléments doivent pour cela former un système complet et reconnaissable. Le modernisme n'est qu'une sélection faite par un petit nombre au nom de tous.
La temporalité moderne est sans grand effet sur le passage du temps. Le passé demeure donc et même revient. Or cette résurgence est incompréhensible aux modernes. Ils la traitent alors comme le retour du refoulé. Ils en font un archaïsme. La reconstitution historique et l'archaïsme sont deux des symptômes de l'incapacité des modernes à éliminer ce qu'ils doivent pourtant éliminer pour avoir l'impression que le temps passe.
La Constitution moderne supprime les tenants et aboutissants des objets de la nature et fait de leur soudaine émergence un miracle: la révolution (politique ou scientifique).
Deux histoires différentes:
L'explication va de l'un ou de l'autre des extrêmes et se rapproche du point de rencontre en multipliant les intermédiaires (réductionnisme).
La contre-révolution copernicienne est ce renversement du renversement. Ou plutôt ce glissement de extrêmes vers le centre et vers le bas qui fait tourner et l'objet et le sujet autour de la pratique des quasi-objets et des médiateurs. Nous n'avons pas besoin d'accrocher nos explications à ces deux formes pures, l'objet ou le sujet-société, parce que ce sont elles, au contraire, qui sont des résultats partiels et purifiés de la pratique centrale qui seule nous intéresse.
Les intermédiaires deviennent des médiateurs, c'est-à-dire des acteurs dotés de la capacité de traduire ce qu'ils transportent, de le redéfinir, de le redéployer, de le trahir aussi. Les serfs sont redevenus des citoyens libres.
Toutes les essences deviennent des événements. L'histoire n'est plus simplement celle des hommes, elle devient aussi celle des choses naturelles.
"Nous cherchons à décrire l'émergence de l'objet, de la chose en général, ontologiquement parlant"(Michel Serres). Le sujet construit l'objet mais l'objet construit également le sujet (occulté par la tradition occidentale).
La dimension non-moderne permet de donner toute latitude aux entités et de déployer la carte qui enregistre à la fois la Constitution moderne et sa pratique. Il faut la définir comme un gradient qui ferait varier continûment la stabilité des entités depuis l'évènement jusqu'à l'essence. L'ontologie des médiateurs est donc à géométrie variable.
Nous comprenons mieux maintenant le paradoxe des modernes. En utilisant à la fois le travail de médiation et le travail de purification, mais en ne représentant que le second, ils jouaient à la fois sur la transcendance et sur l'immanence des deux instances de la nature et de la société. Cela leur donnait quatre ressources contradictoires, qui leur permettaient de tout faire. Or, si nous dressons la carte des variétés ontologiques, nous nous appercevons qu'il n'y a pas quatre régions mais trois. La double transcendance de la nature d'un côté et de la société de l'autre correspond aux essences stabilisées. En revanche, l'immanence des natures-naturantes et des collectifs correspond à une seule et même région, celle de l'instabilité des événements, celle du travail de médiation. La Constitution moderne a donc raison, il y a bien un abîme entre la nature et la société, mais cet abîme n'est qu'un résultat tardif de la stabilisation. Le seul abîme qui compte sépare le travail de médiation de la mise en forme constitutionnelle, mais cet abîme devient, grâce à la prolifération même des hybrides, un gradient continu que nous sommes capables de parcourir dès que nous redevenons ce que nous n'avons jamais cessé d'être, des non-modernes.
Les modernes ont développé quatre répertoires différents qu'ils croient incompatibles pour accommoder la prolifération des quasi-objets:
Des quasi-objets quasi-sujets, nous dirons simplement qu'ils tracent des réseaux.
L'anthropologue doit se situer au point médian où il peut suivre à la fois l'attribution de propriétés non-humaines et de propriétés humaines.
L'anthropologie symétrique explique dans les mêmes termes les vérités et les erreurs - c'est le premier principe de symétrie; elle étudie à la fois la production d'humains et de non-humains - c'est le principe de symétrie généralisée; enfin elle suspend toute affirmation sur ce qui distinguerait les Occidentaux des Autres.
La notion même de culture est un artefact crée par notre mise entre parenthèses de la nature. Or il n'y a pas plus de cultures - différentes ou universelles - qu'il n'y a de nature universelle. Il n'y a que des natures-cultures, et ce sont elles qui offrent la seule base de comparaison possible.
Le relativisme absolu suppose des cultures séparées et incommensurables que ne saurait ordonner aucune hiérarchie: il met la nature entre parenthèse.
Pour le relativisme culturel, les cultures se répartissent comme autant de points de vue plus ou moins précis sur la nature unique.
Pour l'universalisme "particulier" (Levi-Strauss), l'une des sociétés - et c'est toujours la nôtre - définit le cadre général de la nature par rapport auquel les autres sont situées.
La seule différence entre les Occidentaux et les autres provient de la taille de leurs productions de natures-cultures (collectifs).
Les modernes ont simplement inventé les réseaux longs par enrôlement d'un certain type de non-humains. Comme cet enrôlement d'êtres nouveaux eut d'extraordinaires effets de dimensionnement en faisant varier les relations du local au global, mais que nous continuons de les penser avec les anciennes catégories de l'universel et du circonstanciel, nous avons tendance à transformer les réseaux allongés des Occidentaux en des totalités systématiques et globales.
Les réseaux sont des lignes connectées et non des surfaces. Mais il y a la science qui toujours renouvelle et totalise et remplit les trous béants laissés par les réseaux pour en faire des surfaces lisses et unies, absolument universelles.
C'est la conception des termes transcendance et immanence qui se trouve modifiée par le retour des modernes au non-moderne. Qui nous a dit que la transcendance devait avoir un contraire? Nous sommes, nous demeurons, nous n'avons jamais quitté la transcendance, c'est-à-dire le maintien dans la présence par la médiation de l'envoi. J'appelle délégation cette transcendance sans contraire. L'énonciation, ou la délégation ou l'envoi de message ou de messager permet de rester en présence, c'est-à-dire d'exister.
Lorsque nous abandonnons le monde moderne nous ne tombons pas sur une essence, mais sur un processus, sur un mouvement, sur un passage, littéralement, une passe, au sens de ce mot dans les jeux de balle. Nous partons d'une existence continuée et risquée et non pas d'une essence; nous partons de la mise en présence et non pas de la permanence. Nous partons du passage et de la relation, n'acceptant comme point de départ aucun être qui ne sorte de cette relation à la fois collective, réelle et discursive.
En redistribuant l'action entre tous les médiateurs, on perd, il est vrai, la forme réduite de l'homme, mais on y gagne une autre, qu'il faut nommer irréduite. L'humain est dans la délégation même, dans la passe, dans l'envoi, dans l'échange continu des formes. La nature humaine c'est l'ensemble de ses délégués et de ses représentants, de ses figures et de ses messagers.
Constitution non-moderne: