La grande trouvaille des Dardennes, qui assure la cohérence de leur film, consiste en un non-dit : l’absence de la mère. Cette absence ne trouvera son expression que dans l’indicible que représente la mort du travailleur clandestin pour Jérémie. Si ce lien apparemment arbitraire peut être tissé, c’est parce que ces deux expériences sont toutes deux en relation avec l’inconnu. Si celui-ci ne peut trouver les moyens de se formuler et rester en-deça du langage, c’est bien parce que le père (et donc, pour Jérémie, la fonction paternelle porteuse du langage) n’est pas suffisament fort pour l’affronter lui-même. Cette mort va être le germe de la transformation pour Jérémie dont la tâche va être de faire mûrir ce fruit.
Ce qui attire Jérémie vers la jeune femme noire, ce n’est pas tellement sa beauté, mais le lien inséparable qui unit la mère à son enfant. En la sauvant, il permet à cette relation de s’exprimer en lui d’une autre manière que par le langage.
Si l’on extrapole ces réflexions au niveau de la société, on peut y trouver un procès de la mentalité occidentale actuelle, et de l’attitude de la Belgique en particulier, marquées par un malaise profond qui trouve son origine dans deux situations pathologiques pour l’individu comme pour la collectivité : l’absence de fonction paternelle cohérente et responsable qui pourrait prendre en charge le sacrifice du travailleur, et l’absence de tout lien exprimé à la terre qui va dès lors imprimer un rapport perverti de déterritorialisation de la population.
Dans le film des Dardennes, la terre est pourtant visible. Elle est mise en chantier. On l’exploite. Elle s’imprime sur les visages et sur le corps. Elle se mêle au sang du travailleur noir. Mais il faut en effacer les traces, prendre une douche, et une fois lavé de son crime, aller se coucher.
Pascal Houba