Laissant là toute convention, cinématographique ou autre, Jarman nous invite à rencontrer l'homme qui se cache derrière le philosophe Ludwig Wittgenstein. Grâce à une mise en scène épurée et à un ensemble d'acteurs remarquables, Jarman parvient à nous faire ressentir l'angoisse permanente qui est au centre de la vie de ce penseur de génie. Wittgenstein ne peut pas renoncer à vivre de manière authentique alors que cette authenticité va à l'encontre des conventions sociales de son époque. Ainsi, de par ses origines sociales et son esprit hors du commun, il est forcé de vivre entouré de l'intelligentsia de Cambridge qu'il ne peut supporter. Tous ses efforts pour s'en éloigner sont des échecs. Sa vie privée est tout aussi désastreuse car il ne peut pas non plus laisser libre cours à son homosexualité. Le film de Jarman, sans jamais délivrer de message, laisse tout simplement percevoir comment Wittgenstein parvient à réagir à sa situation et à transcender ses difficultés existentielles pour créer une oeuvre qui, bien qu'universelle, prend sa source dans un vécu personnel.
Malgré le sujet austère, le ton du film est loin d'être sombre. L'ironie et l'humour (britannique) sont présents en permanence que se soit à travers une réplique, un costume ou dans la mise en scène. La flamboyante galerie de portrait, haute en couleur, que constitue l'entourage de Wittgenstein est là pour donner un contrepoint au rigorisme du penseur. Le jeu des acteurs est ici à souligner car, au-delà de la caricature, ils parviennent à conserver leur humanité aux personnages qu'ils incarnent, ce qui permet à l'ensemble du film de garder le ton juste.
En ce qui concerne la mise en scène, Jarman se situe à l'extrême opposé du maximalisme de son compatriote Greenaway. Le film est construit comme une mosaïque ou une série d'aphorismes: un ensemble de scènes au couleurs variées dont les décors sont stylisés et réduits au minimum: un lit, un piano, un tableau entouré de chaises longues, etc. De même que, pour Wittgenstein, la signification d'un mot est créée par son usage, pour Jarman, la signification du décor se révèle par les actions et les dialogues des personnages.
Bien que paradoxalement plus abordable que d'autres films du réalisateur, on retrouve dans Wittgenstein le style inimitable qui faisait de Jarman un créateur hors du commun. En effet, qui d'autre aurait pu nous montrer la rencontre déterminante qu'a fait le jeune Wittgenstein avec le martien Mr Green?
Pascal Houba