Préface

I. De 1219 à 1260: Renier de Udekem

II. Cinq siècles d'existence

Terug/retour

 

III. La fin du monastère

 

            Le monastère de l’Ile-Duc avait toujours résisté vigoureu­sement à tous les assauts qu’il avait à soutenir: ni la pernicieuse influ­ence des mœurs souvent relâchées du moyen-âge, ni la réforme avec ses ar­tifices ou ses violences, ni les guerres du XVIIe et XVIIIe siècles ne par­vinrent à entamer la discipline. Joseph II lui-même respecta son existence à cause des services signalés qu’il rendait, de temps immémorial, à tous les villages des alentours.

 

Nous pouvons nous faire une idée assez exacte de l’état temporel du couvent de l’Ile-Duc, vers l’époque de la révolution française, d’après une déclaration faite aux agents Autrichiens par le prieur de la corporation, le chanoine Michel Paessens. Elle est datée du 23 avril 1787. D’après cette pièce la communauté se composait alors de 27 religieuses dont 20 sœurs professes ou chanoinesses et 7 sœurs converses. L’ensemble des revenus du monastère s’élevait à 10421 florins 13 sous l liard, sans au­cune dette.

 

Le prieur évaluait les dépenses du monastère comme suit: pour l’entretien de chaque sœur professe, la somme annuelle de 300 florins et pour celui de chaque sœur converse, 200 fl.; pour le clerc, l’entretien et les gages des employés subalternes, domestiques et autres, la somme de 1000 à 1200 florins; pour le traitement du prieur 800 florins; pour celui de son vicaire, 500 fl.; et pour les gages de leur domestique 200 fl. Le total des charges du monastère montait à 10370 fl.; déduction faite du reve­nu, il restait un boni annuel de 51 fl.; 13 sous l liard. Nous trouvons dans cet acte une remarque curieuse: la fondation avait été faite sans détermi­ner le nombre de religieuses que le prieuré pouvait admettre.

 

Nous touchons au terme de notre travail. Il ne nous reste plus qu’à dire comment le prieuré de l’Ile-Duc périt dans la tourmente révo­lutionnaire de 1793, qui couvrit le sol de nos provinces de ruines irréparables.

 

Après les déplorables victoires de Tourcoing et de Fleurus les 22 et 26 juin 1794, la révolution française fut la maîtresse de nos contrées. Un de ses premiers actes fut la loi du 15 fructidor an V qui supprima les corporations religieuses. Celle du 15 brumaire de la même année attribua à la république la propriété de tous les biens mobiliers et immobiliers des couvents. En exécution de cet arrêt unique, une ruée de commissaires du pouvoir exécutif vint s’abattre sur les établissements condamnés à périr.

 

 Le 2 vendémiaire, an V de la république, à 8 heures du matin, un des séides des démolisseurs français vint au monastère de l’Ile-Duc. C’était le citoyen Robyns. Il fit assembler toute la communauté et la requit au nom de la république, et en exécution de la loi du 15 fructidor an V, de lui présenter tous les registres et comptes de la régie des biens du couvent.

 

Il cota et parapha tous ces registres, puis il demanda la déclaration du nombre des religieuses avec les noms, prénoms, âges et qua­lités de chacune d’elles. Le nombre des membres de la communauté était de 26. Aucune des religieuses n’avait voulu profiter de l’arrêté de prairial an III, pour abandonner la vie monastique.

 

Le commissaire Robyns continua l’inventaire des titres des biens possédés par le prieuré en y consignant tous les détails nécessaires.

 

De même que le prieur Paessens, dix ans auparavant, il trouva le couvent quitte et libre de toute dette mobilière et immobiliè­re active. Il eut seulement à signaler l’existence de quelques petites det­tes passives, formant en général des comptes ouverts chez les fournisseurs ou chez des gens attachés au service du monastère. L’ensemble de ce passif s’élevait à 4558 fl. 1 sous 3 liards. Enfin le commissaire procéda à la des­cription des argenteries, des meubles d’église, de la bibliothèque, des ta­bleaux etc… En dressant l’inventaire du mobilier de l’église il ne trouva que des objets sans importance, et d’une valeur bien inférieure à celle du mobilier de la plus pauvre église de campagne. Ce n’était pas étonnant: pré­venues de l’arrivée de l’agent républicain, les Norbertines avaient eu soin de mettre en sûreté la partie la plus précieuse de leur mobilier au châ­teau de Winghe-St.-Georges, et elles n’avaient conservé que les pièces es­sentielles au culte.

 

Le commissaire employa deux jours entiers depuis huit heures du matin jusqu’à six heures du soir, à sa besogne. Lorsque son tra­vail fut achevé, il le laissa entre les mains de Madame Wauters, prieure du monastère, sous sa responsabilité, en lui ordonnant de présenter ces piè­ces à toutes réquisitions. Il lui enjoignit en outre de cesser à partir du jour de l’inventaire (13 vendémiaire an V) de compter, de recevoir et de faire un acte de gestion quelconque touchant les biens affermés de l’abbaye.

 

Dans l’intervalle entre le 2 et le 13 vendémiaire, c’est-à-dire entre la première visite que fit le citoyen Robyns à Gempe, et le jour où il acheva son inventaire, les religieuses résolurent d’intercéder auprès du pouvoir exécutif pour demander grâce en faveur de leur monastère. Elles espéraient obtenir justice en se fondant sur l’art. XX de la loi du 15 Fruc­tidor an V, qui exceptait de la suppression les maisons religieuses offrant un intérêt public, soit à raison de l’éducation et de l’instruction qu’elles donnaient aux enfants, soit à raison de l’assistance qu’elles prêtaient aux malades. La pétition fut adressée au citoyen directeur des domaines nationaux de la Dyle, le 5 vendémiaire, 5e année de la république, et fut appuyée par les agents municipaux des communes avoisinantes.

 

Tous ces efforts furent vains; l’intérêt public fut sacrifié à la haine que la révolution avait jurée à l’église et aux institutions re­ligieuses. Le 22 brumaire suivant, les officiers de la république se repré­sentèrent à l’Ile-Duc et vinrent offrir les bons nationaux ou les soi di­sant compensations que l’Etat accordait aux spoliés. Les religieuses, sans aucune exception, déclarèrent formellement qu’elles refusaient les pensions que le gouvernement leur présentait, ajoutant qu’elles voulaient vivre et mourir selon leurs vœux monastiques. Néanmoins le crime fut consommé, et désormais la république française fut la seule propriétaire légale de l’an­tique prieuré de l’Ile-Duc.

 

Les religieuses, le cœur navré, quittèrent à jamais leur paisible retraite de Gempe. Cependant les liens qui les attachaient au séjour qu’elles s’étaient choisi pour servir Dieu, étaient trop forts pour qu’elles s’en éloignassent absolument. Un gentilhomme de Louvain, Mr. de Troostenbergh, offrit à la communauté des Norbertines de l’installer dans un château qu’il possédait dans les environs, à Houwaert. Les religieuses acceptèrent cette hospitalité généreuse et continuèrent pendant quelque temps encore à mener la vie commune. Elles conservaient une lueur d’espérance de pouvoir rentrer un jour dans leur cher prieuré. Vaine illusion! Toutes les filles de Gempe moururent en exil, loin du lieu où elles espéraient laisser leurs cendres.

 

Le monastère de l’Ile-Duc avait donc vécu près de six siècles, fidèle aux traditions de piété et de zèle qui marquèrent les premiers temps de son origine. La révolution française et les temps postérieurs ont emporté jusqu’à ses derniers vestiges. Une jolie campagne s’élève aujourd’hui à l’endroit où se trouvait jadis le cloître. Les vergers et le cimetière ont fait place à des jardins anglais. Les bâtiments de la ferme et une partie du mur d’enceinte existent encore, mais considérablement modifiés. Une chose seule est restée impérissable et a défié la faux du temps, c’est le renom des vertus et de la régularité du monastère: legs intacts que, depuis l’ori­gine jusqu’à la fin, se sont transmises à Gempe les héritières des huit filles de Renier de Udekem.

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I. De 1219 à 1260: Renier de Udekem

II. Cinq siècles d'existence

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